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Harlequin Fantasy

La féérie est à la mode. Ca devrait me réjouir. Mais non.

Moi pas contente

Entendons nous bien. Même si  j’ai des réserves sur la trilogie du Seigneur des anneaux (mesurées, car comme toute fan absolue de Tolkien, j’ai les dvd à la maison ^^), je suis gré à Peter Jackson d’avoir sorti tout un pan de la littérature des limbes du « confidentiel »  via ses films. Depuis, quelques très bonnes choses ont pu obtenir un public plus large, comme le Trône de fer. Et quand j’explique mon travail, j’ai l’impression que je passe un peu moins souvent pour une gentille cinglée.  Je suis toujours ravie de croiser quelqu’un qui s’est mis à lire et aimer Tolkien suite aux films.  

Bien sur, ça reste «  populaire » et on a encore du mal à être pris au sérieux. Les institutions n’en ont globalement rien à péter et préfèrent  soutenir des artistes contemporains snobinards dont le seul mérite est de refaire tout ce qui a été fait en la matière depuis soixante ans et plus.  En en moins intéressant.
Mais on arrive à trouver des gens, de plus en plus nombreux pour qui dessiner des dragons n’est plus incompatible avec une idée de «Culture » avec un grand C. C’est un énorme progrès. Surtout quand on se souvient, comme moi, du temps ou on passait pour des rigolos.

Oui, c’est appréciable.

Seulement j’ose dire qu’il ya quand même un problème. Une sorte d’effet pervers  qui risque de nous porter un jour préjudice, à nous autres, auteurs et illustrateurs estampillés SFF*.
Globalement, peu se penchent dessus. Par  honte, peut être. Ou par conviction que le dédain est la position la plus appropriée.  Je veux parler d’une certaine forme de littérature qui couvre toutes les thématiques traditionnelles de la fantasy et les vampirise. Je lui ai donné un petit nom, même si d’autres ont du y penser aussi : La « Harlequin Fantasy ».

 J’ai employé le terme  « vampiriser » et c’est pour le moins de circonstances : l’une des émanations les plus célèbres n’est autre que le fameux Twilight.

Ces productions ne sont parfois pas trop mal écrites. Le plus souvent, il vaut mieux ne pas être trop regardant. Les illustrations des couvertures sont souvent  travaillées dans un esthétisme léché, souvent à base de photomontages plus ou moins réussis, plus ou moins kitsch. Mais toutes ont en commun ceci : la fantasy, le fantastique, ne sont que de purs prétextes.

Certes, on va me répondre qu’en SFF, la thématique est toujours moins importante que les grands questionnements qu’elle contribue à mettre en valeur. C’est quelque chose qui est vrai de tous les genres littéraires et artistiques. Le souci est cependant que ces romans n’ont pas l’ambition d’avoir une problématique quelconque. Ils ont surtout une « cible » : ce sont des romans « pour filles ».

Ayant constaté l’engouement général autour de l’histoire d’amour entre Aragorn et Arwen dans le Seigneur des anneaux (qu’on avait justement beaucoup étoffée, afin de  séduire les spectatrices), certains se sont en effet aperçues qu’il y avait du fric à faire en  donnant à des lectrices leur quota de conte de fées. Mais voilà, les filles de ma génération n’ouvrent que rarement  un Harlequin, définitivement étiqueté « Nunucheland ».

La parade a été trouvée : Sous prétexte d’aventures féériques, on pond  d’authentiques romans à l’eau de rose, comme ceux que j’ai pu ouvrir, lorsque j’étais tourmentée par les affres de la puberté, dans le garage de mes grands parents.

 Vous en doutez ? Alors c’est parti pour le résumé du quatrième de couverture type :

L’héroïne (c’est TOUJOURS une héroïne), est  une nénette apparemment lambda qui vit sa vie dans notre monde réel et se révèle moins banale a qu’on ne l’imaginerait (Enfin… si, elle reste tristement banale. Il faut bien que la lectrice s’identifie. Comment ça je suis cynique ?).  Car elle est amenée à découvrir un secret. Il peut s’agir d’un monde parallèle (sans Alice, ni lapin blanc) de l’existence de vampires (Aïl, ça pique), ou de tout autre incongruité (j’ai entendu parler d’une love story entre un zombie et une vivante. La version trash, je suppose). Au cours des différents tomes,  cette jeune fille, un peu cruche, hésite fréquemment entre plusieurs soupirants qui ne sont que fort rarement des humains et se retrouve parfois même l’enjeu de rivalités. Ce qui permet de se donner l’air d’avoir une réflexion qu’on ne mène guère jusqu’au bout sur la différence, le bien, le mal, coucher ou pas le premier soir… L’Aaaamûr, le vrai…

L’ennui n’est pas tant dans ce pitch de ce départ, qui pourrait déboucher sur des choses intéressantes que sur son emploi systématique et sur le fait… qu’on en reste globalement là.  ya pas vraiment autre chose.
Il existe aussi une variante ou l’héroïne est une « Buffy’s like.  C’est un peu moins tarte. Mais là encore les intrigues sentimentales restent  au centre de l’histoire. Pour ne pas dire qu’elles font l’histoire… Alors que Buffy contre les vampires était très loin de s’en contenter et sortait donc résolument de la bluette pour ado.

Ca ne date pourtant pas d’hier. Mais on se fait toujours avoir par le changement de plumage de ces intrigues rose bonbon.

Je regardais hier Le joueurs du grenier. L’opus que je matais dénonçait la niaiserie générale des dessins animés pour filles de ma génération. Je ne vais pas mentir, j’ai été comme toutes les gamines de mon âge : je les ai dévorés.  Mais depuis j’ai grandi, et acquis ce truc gênant qu’on appelle « le sens critique ».  Et je rejoins totalement son avis.
J’ai même été frappée de constater que son analyse des anime de type « magical girl » rejoint pas mal ce que je pense des romans roses de fantasy.

La fillette est là aussi une élue qui va entrer en contact avec un monde fantasmagorique et en tirer l’essentiel de son pouvoir. Si c’est plus édulcoré dans ces dessins animés, il n’en demeure pas moins que la magie qu’on lui offre lui sert à réaliser ses rêves. Lesquels ont souvent une part d’ombre peu avouable (et pas du tout assumée par le dessin animé) : être un objet de désir, que ce soit en devenant chanteuse ou magicienne. Même la plus ancienne et la plus « altruiste », Gigi, qui ne veut être grande que pour aider les gens, n’échappe pas à une séquence d’un érotisme soft, celui ou elle devient une femme.

Voilà. Vous voyez ou je veux en venir ? N’est ce pas précisément ce qui est au cœur des romans de Harlequin Fantasy ? Le fait que l’héroïne soit avant tout un objet de désir ?  Sans compter le fait qu’elle est souvent une adolescente… 

Donc, on croit lire de la fantasy , alors qu’il ne s’agit que d’un mince vernis pailleté visant à rendre toute neuve des intrigues datant de Mathusalem. Bella n’est qu’un avatar moderne, en plus puritain, d’Angélique Marquise des anges**.   Je suis sévère ?

 Même pas.

Outre que cette littérature genrée*** est un sujet de profond désarroi pour une féministe, ça en dit long sur la façon dont les maisons d’édition voient la SFF. Et c’est là ou je pense que le fait, pour les auteurs, de ne pas en parler est une grossière erreur : ces romans occupent le terrain et sont en passe de devenir « représentatifs » de la production de roman fantastique.  Déjà, les rayons des librairies en sont remplis. Déjà il devient difficile de faire valoir le sérieux d’une démarche littéraire..  De même que je constate le poids de la simple retouche photo  sur le marché de l’illustration SFF, car ces couvertures rapides à produire, donc bon marché, les accompagnent. Avec une exception de taille : Stephenie Meyer a bénéficié de remarquables couvertures, qui ont du beaucoup jouer dans le succès du genre. Il est dommage que le contenu ne soit guère à la hauteur.

Mais sinon des exemples ici :

Alors certes, il existe un certain nombre de lectrices de ce genre de littérature qui sont conscientes de ce que ce n’est pas vraiment de grandes œuvres, mais qui les lisent quand même, avec un certain recul. C’est alors pour elle un plaisir « coupable » dont elles auraient grand tort de se priver. Un peu comme ces bonbons pleins de colorants dont on ne peut s’empêcher de se bâfrer mais qu’on n’aurait jamais le front de comparer à la haute gastronomie.
 Mais ce n’est pas la plus grande part des fans de ce genre de production, hélas.  Il est effrayant de constater à quel point certains prennent au sérieux ces livres.  Et le fait que des millions s’en soient vendus leur semble un argument valable. La respectabilité d’une démarche artistique serait donc fonction de l’argent brassé ? Je n’en crois rien.

Je n’ai rien contre les histoires d’amour. Mais il faut qu’elles soient de belles  histoires. Si on veut du romantisme  vampirique, mieux vaut se replonger dans Bram Stocker ou Ann Rice que dans Twilight. Et si vous voulez connaitre une magnifique histoire d’amour  épique dans la pure tradition de la high fantasy, plongez vous dans  Le lai de leithian. Car les vraies grandes romances sont celles qui ne se contentent pas d’être des romances. Elles n’ont pas de « cibles » et deviennent des classiques que filles ET garçons n’ont aucune honte à lire et apprécier.

Ne confondez pas fantasy et guimauve.

 

 
*SFF : Science fiction/ fantasy.
** Les deux ont été adaptées en films, les deux ont des aventures completement en rapport avec leur vie sentimentale. Les deux ont UN grand amour, mais balancent quand même entre deux mecs. Et bien entendu, les deux sont des objets de désirs et de rivalité. La seule différence que je vois, c’est que l’on comprend qu’on puisse faire tout un foin pour Angélique alors que Bella demeure résolument fadasse.
*** Notons que la littérature pour femmes est rarement très bien écrite. Ben oui : On n’est jamais que des gonzesses, c’est pas comme si on pouvait avoir un jugement esthétique.

6 commentaires

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  1. EDAF a dit :

    J’ai attentivement lu votre article et je ne peux qu’être reconnaissante d’avoir écrit ce que moi-même je penses tout bas et clame à l’occasion auprès de deux ou trois amies attentives mais non « engagées dans la filière ».
    J’écris de la fantasy et à cause de ces niaiseries mal écrites, à la limite de la caricature, j’ai honte de l’avouer à mon entourage. Pourtant, étant en cpge littéraire (hélàs, ma jeunesse enlève sans doute ma crédibilité), je vise une certaine littérarité dans mes « oeuvres » et par-dessus tout je souhaite revenir à la source de la fantasy : la création.
    Il est vrai que j’ai une « grande » histoire d’amour en tête (mais ce n’est pas là mon principal ouvrage), avec une femme objet de désir mais je pense avoir assez de volonté pour ne pas tomber dans le piège du prétexte (ni du pastiche des Grands).
    Mais malgré toutes mes belles visées j’ai honte du « quand dira-t-on » : je baigne dans la culture classique de la littérature française, je ne côtoie actuellement que des gens qui en sont eux aussi imprégnés. Ils connaissent Tolkien, l’ont apprécié mais jamais je n’oserais leur parler de mes écrits notamment à cause cette « Harlequin Fantasy », de ces Twilights et compagnie dont la simple évocation me donne la nausée.

    1. Leslie a dit :

      Une histoire d’amour n’est pas un obstacle à un grand livre. la majeure partie de la grande littérature française parle d’amour. Le souci est que c’est un sujet qui ne supporte pas la médiocrité,

      Non parce que pondre une banale apologie rétrograde de la pensée mormone nappée de sauce vampirique, il n’est pas besoin de beaucoup de talent pour ça. Ce qui m’étonne, c’est que tant de monde ait trouvé ça « cool ».

  2. EDAF a dit :

    J’adhère ! Je pense que ce phénomène Harlequin est dû en parti au fait que les « écrivains » n’écrivent plus pour eux uniquement mais en vue d’un public large (en l’occurrence les adolescentes en fleurs et les pré-pubères). Il faut renouer avec l’écriture pour soi et pour les « happy fews » !

    1. Leslie a dit :

      J’irai pas jusque là. Il ya toujours eu des auteurs prêts à bosser pour une « clientèle ».

      Le souci est surtout que la respectabilité de la Fantasy est encore fragile et que ce type de lecture n’aide en rien à la consolider.

  3. minidrazgon a dit :

    j’ai lue des arlequins (et je suis un homme)
    c’est simple, bête, facile a lire et érotique
    voir clairement racoleur.

    je cite Coluche : si tu veux pas voir éteins la télé.

    je suis tout au-temps blasée par les œuvre et le type d’œuvre que Leslie a citée.
    le fait est que mis a part en avoir entendu parler, je n’est jamais vue ou lus une seule de ces œuvres.
    et j’ai trouver par moi même ce merveilleux blog.

    de là, puis-je légitimement croire que nous pouvons tous êtres d’accord pour dire qu’une pensé unique ne dominera jamais le monde ?
    (dsl j’aime les paradoxe… en bref si on cherche on trouvera toujours une culture authentique et des gens critique et réaliste ?)

    1. Leslie a dit :

      Pas faux. le souci est que, contrairement aux auteurs classiques, la fantasy n’a pas encore conquise ses lettres de noblesse. Personne n’osera sous entendre que Harlequin est représentatif de la littérature française, alors que, la fantasy restant une « sous littérature » pour pas mal de monde, ce genre d’ouvrages guimauves passera pour représentatif du genre.

  1. Nouvelles… | Leslie Boulay a dit :

    [...] Harlequin Fantasy [...]

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