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Lâcher prise.

Durant ma pause déjeuner, régulièrement, je mate Facebook (Je sais, c’est mal.). Aujourd’hui, je suis tombée sur quelqu’un qui pestait contre le fait que le suffrage universel donne la parole à une majorité de crétins et affirmait qu’on ne devrait donner le droit de vote qu’aux gens maitrisant la politique.

Bien que le débat qui s’ensuivait soit passionnant, ce qui me vint immédiatement à l’esprit est une citation de je ne sais plus qui « Rappelez vous que le Titanic fut construit par des gens réputés compétents. » Je laissais un petit commentaire, pour la forme, et restait songeuse. Sous mes doigts, un nouveau statut naquit : « Le concept de « maitrise » est une illusion. On gère le hasard, tout au plus. »

Puis je suis restée un peu abasourdie.

Je comprends assez les gens qui expliquent avoir soudainement trouvé la foi, car en fait, c’est la seule expression, la religion en moins, qui me parait un peu approcher ce qui vient de m’arriver. C’est à dire l’éclosion d’une révélation longtemps couvée au creux de mon subconscient. Elle devait être là depuis longtemps. J’ai en effet souvent parlé du rôle du hasard dans le dessin. Mais ce n’est qu’aujourd’hui que je le comprends vraiment, dans toute sa « dimension ». Je n’avais pas encore « percuté ». Un peu comme les maximes tirées des bouquins sur le développement personnel : notre raison sait qu’elles sont vraies, pourtant, on n’est pas plus convaincue que ça.

Depuis quand est ce que ça mijote ? Etrangement je n’ai aucun mal à en situer des prémices. Je les trouve dans le meilleur conseil qu’on ne m’ait jamais donné en dessin. Il ne m’est pas venu d’un professeur de fac mais d’un camarade d’alors, dont j’admirais la virtuosité technique. J’ai un doute sur son prénom, je crois qu’il s’appelait Rodolphe. (Si tu passes par ici et te reconnais, grosse bise).

« Il faut connaitre tes défauts et en faire un style. »

Oui, c’est incontestablement ce qui me fut le plus précieux. Juste avant ce que nous assénait un de nos profs, pas très en phase avec l’enseignement dispensé « Vous êtes là d’abord pour jouir de ce que vous faites. ».Au milieu d’une Fac très portée sur l’Art contemporain, ça faisait désordre.

Je mentirai et me ferai passer pour bien plus idiote que je n’étais si je prétendais que je n’ai pas compris immédiatement ce que Rodolphe entendait par là. Je l’ai parfaitement compris. Mais le comprendre ne veut pas dire que le cheminement pour en saisir la substantifique moelle et le mettre en pratique fut rapide. Là encore, il a fallu que ça se décante. Ce n’est que bien des années plus tard que je contemple toute la suite logique de raisonnements qu’elle a déclenché en moi. Oui un dessinateur utilise ses défauts, il utilise même le hasard. Et c’est également vrai des autres aspects de notre vie.

Le terme de « maitrise » est rassurant. Il donne l’impression que l’on est atteint par aucun problème, qu’on est au dessus d’éventuelles difficultés. C’est ce qu’il faut marquer sur son CV. Si lors d’un entretient d’embauche, vous dites que vous maitrisez Totoshop, c’est vendeur. Vous êtes un Winner. Tant il est vrai que, dans un emploi, on se fiche que vous progressiez en surmontant les obstacles. On veut juste que vous soyez efficaces et ne fassiez pas de vagues.

Ca reste un mensonge. Socialement admis, mais un mensonge. On ne maitrise jamais parfaitement quelque chose, même quand on y excelle.

J’ai longtemps cru à ce mensonge. Jusqu’à ce que je me rende compte d’à quel point cela m’a nuit. Si le hasard est mon allié, si mes défauts sont les plus sûrs moyens de me distinguer, alors les craindre est contre productif. Le pire est que je le sais depuis longtemps. La peur, irrationnelle, du ratage est l’ennemie numéro 1 du dessinateur. A partir d’un certain stade, notre niveau est inversement proportionnel à cette peur. Plus on la mate, mieux on dessine. Plus on ose, plus on s’étonne soi même. « Je sais faire ça moi ? »

Ca ne veut pas dire qu’il ne faut pas essayer de mettre le meilleur de soi dans ce qu’on fait. Mais que le meilleur de soi s’exprime bien mieux dans une forme de lâcher prise.

Aujourd’hui je mesure le chemin parcouru…et le temps perdu à croire à ce qui a objectivement été mon plus gros boulet. Il est plus que temps de commencer à me débarrasser définitivement de l’idée que je peux maitriser quoique ce soit dans ma vie ou dans mon art, de même que je ne maitrise pas le temps qu’il fait. Et plutôt que de craindre le hasard, commencer à réellement jouer avec.

Ah et en parlant de lâcher prise, j’ai fait ça, aussi :

Leslie Boulay all rights reserved

Bizatouss !

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