Non, mon blog n’est pas un espace de libre expression !

TROLL
Troll. Un tout petit dessin d’après le SDA.

Du moins, pas comme l’entendent certains.

Récemment, une de mes consœurs a été victime d’une « shitstorm ». C’est-à-dire qu’un de ses articles l’a rendue haïssable aux yeux d’un petit nombre de nuisibles décidés à la pourrir. Ils ont donc envahis ses commentaires.

Ce n’était même pas un article polémique, hein. Rien qui approche les articles sur l’Islamophobie, le féminisme ou telle ou telle autre importante question de société, non. C’était juste un texte ou elle parlait de ce métier qui est aussi le mien et de la façon dont on vit le jugement sur notre travail, nos progrès, nos difficultés à faire comprendre au monde qu’il ne s’agit pas de génie inné.

Vraiment un truc ou rien d’offensant n’affleurait. Mais comme disait un sage commentant l’affaire « Ce sont des trolls. Y a rien à comprendre. »

Que faire face à un déchainement de haine imbécile ? Peu de choses. La seule solution est de ne pas répondre et de fermer les commentaires. Au besoin de s’éloigner du web le temps que ça passe.

Si on en croit les hyènes, les auteurs qui agissent ainsi seraient hostiles à la liberté d’expression.

Alors je vais mettre les choses au point direct, mes minots. La liberté d’expression, ce n’est pas accabler quelqu’un d’insultes jusqu’à ce qu’il se sente une grosse merde, comme c’est le but avoué de ces harcèlements webesques. La liberté d’expression, ce n’est pas le droit d’attaquer en meutes pour faire taire un discours qui vous déplait, à n’importe quel prix. Elle s’arrête, comme toute liberté, où commence celle d’autrui, et notamment son droit de se sentir en sécurité chez lui. Ça, c’est la liberté de tyranniser, son exact contraire.

Car mon blog, ma page Facebook, mes pages pro, ben c’est chez moi. Pareil pour ma consœur.

Vous allez me dire, j’en suis sûre, qu’un blog est un espace public. Une boulangerie aussi. N’empêche que si vous allez insulter l’artisan, il va probablement, au bout d’un moment, vous mettre dehors, manu militari au besoin. Et il aura raison. Parce qu’autant vous avez le droit de vous exprimer en proclamant que son pain est plus de l’ordre de la maçonnerie que de la boulange, (et il aura le droit d’intenter une action en justice si c’est faux ^^), autant dans sa boutique, il est CHEZ LUI. Et il a le droit d’y être peinard. Les réclamations qu’on y adressent se doivent de ne pas outrepasser certaines limites, même si elles sont rudes.

Ici, je suis chez moi. La liberté d’expression y est donc directement fonction de la politesse de mes visiteurs. C’est très possible d’y être en désaccord si on reste respectueux. Allez un peu mater les commentaire chez Eolas. Vous remarquerez que l’on y discute parfois très vivement, en toute liberté et que la pluralité des opinions est parfaitement respectée. Mais les règles de la courtoisie aussi. Je dirais même que la qualité des commentaires n’en est que plus appréciable.

Si je dois fermer les commentaires pour avoir la paix, et effacer toutes les sottises qui y seront dites, je le ferai. J’ai déjà viré des gens pour outrecuidance et ça ne me gêne absolument pas. Vous avez TOUT LE WEB pour vomir votre détestation en vous illusionnant sur votre pseudo « liberté » d’écraser les autres, bien à l’abri derrière votre anonymat et vos pseudos. Mais ici, j’ai le droit d’avoir la paix. Et je l’aurai.

Les époques changent. Les pharisiens demeurent.

[notice] Parce que je suis chez moi et que j’ai mes nerfs, je fermerai les commentaires au moindre soupçon de dérive.[/notice]

A ceux qui font la chasse aux livres

J’étais encore en primaire, je crois quand on m’offrit des livrets de reproductions de Botticelli. Mes indignes géniteurs ( Papa, Maman, merci à vous !) livrèrent donc, entre autres, à mes yeux étonnés Le printemps, le Saint Sébastien ou La naissance de Vénus. Mon destin était scellé, mon regard perverti : Je venais de comprendre que le corps nu est beau. Qu’il peut éveiller en nous des émotions autres que sexuelles et élever nos esprits.

Scandaleux, n’est ce pas ?

En grandissant, cela ne s’arrangea guère. Comme beaucoup de monde, ma puberté fut traversée par des interrogations qui ne furent pas très agréables à vivre. Mais dès treize ou quatorze ans, je dévorais dans les bibliothèques les œuvres de Bourgeon et Loisel dont les nus somptueux et charnels flattaient mon sens du beau tout en me rassurant sur ce que je devenais. Je ne dis pas que ce fut facile. Je suis, comme beaucoup de femmes, très complexée par mes rondeurs. Mais j’ai été cependant privilégiée en ce que j’ai eu accès à d’autres représentations d’hommes et de femmes que celles de ce que j’appelle « les magazines à greluches ». Et si effectivement Les compagnons du Crépuscule étaient peut être un brin trop durs pour une enfant de mon âge, je dois admettre, avec le recul, que c’est moins en rapport avec la sensualité de ses héroïnes qu’avec la violence intrinsèque de son sujet. Les atrocités de la guerre au Moyen âge dérangent sans doute moins. Moi, elles me glacent toujours.

A Seize ans, ma monstruosité arriva à son comble : je tombais en arrêt devant une reproduction de L’Apparition de Gustave Moreau. C’était terminé : je serais artiste.

Je n’ai jamais cessé de regarder des Nus, de les admirer, charnels ou non. Car le Nu peut être définitivement chaste. Il suffit de voir ce superbe clip d’Alanis Morissette. C’est aussi un symbole de la vérité et cela accentue notre vulnérabilité. Notre mortalité ? Ca le rend, en tout cas, bien plus subversif que des histoires de fesses. Impossible de cacher qu’on n’est pas un mannequin quand on est dévêtu. Et rien ne distingue le riche du pauvre, le PDG du balayeur de rue. Est ce cela qui gène Monsieur Copé ?  A poil un patron ? Quel scandale !

Mais bon, si risible que cela soit, quand je vois que des commandos se forment pour aller harceler les bibliothèques publiques, je ne ris plus.
Je suis en colère.

Je suis en colère parce que je suis également maman d’une petite fille adorable qui a six ans et demi. C’est une enfant vive et éveillée à qui je n’ai jamais refusé le rose pour ressembler aux copines, ni les poupées, mais qui a également des petites voitures, des légos, un jeu d’échecs, des tas de livres et des habits de couleurs et coupes diverses. Elle fera ce qu’elle voudra, plus tard. Ce que je veux pour elle, c’est qu’elle soit en mesure de libérer tout son potentiel sans qu’elle ressente sa féminité comme un obstacle. Un être épanoui, à l’aise avec elle-même.

C’est une enfant que je projette d’emmener au Louvres, afin de lui montrer des choses qui, lorsque j’étais à peine plus âgée, commençaient à titiller mes neurones. Elle connait mon travail et a déjà vu sans que ça lui pose le moindre souci la plupart de mes petites fées. Lesquelles sont on ne peut plus NUES. Elle n’y voit aucune malice. Ce sont les adultes, qui y voient parfois le mal. Preuve d’à quel point nous sommes des êtres dépravés, souillés par des siècles de diabolisation de notre propre chair.

Aujourd’hui on s’attaque à tout ce qui est le centre de ma vie. On s’attaque aux deux pôles de mon existence : ma famille et l’Art. On veut étouffer le second en prétendant protéger le premier. Une protection qui ressemble fort à une moule de peurs, d’interdits et de honte de son corps. Des gens qui ne connaissent pas mon enfant prétendent dicter ce qu’elle doit penser, lire, ce qu’elle a le droit d’espérer d’une vie professionnelle, et même ce que doit être sa future vie sexuelle pour avoir le droit au respect. Des gens qui , manifestement, n’ont rien compris à l’art jettent l’anathème sur le boulot de confrères.

Si je ne dis rien j’accepte. Si j’accepte, ce sera mon tour un jour. Et ma fille en pâtira.

Je montre les dents !

Vous qui voulez souiller le bel art du Nu : Vous n’avez rien dit pour l’industrie pornographique, au combien plus discutable. Mais là vous êtes consommateurs. Vous n’avez rien dit pour la Télé-réalité. Mais elle abêtit le peuple et est donc votre alliée. Vous avez présenté les hommes qui ont recours à des prostituées comme des victimes d’une morale outrancière. Mais certains d’entre vous en font probablement partie.  Vous avez attisés les haines entre français en pointant leurs différences comme autant de péchés mortels. Vous avez méprisé et harcelé l’étranger dans le besoin, marché sur les droits inaliénables de l’humain.

Vous êtes de ceux qui censurent Courbet et son Origine du monde. Vous auriez tenu le pinceau du Braghettone pour rhabiller les fresques de Michel Ange. Vous êtes, messieurs dames, des pharisiens, que le Christ, dont certains d’entre vous se réclament pourtant, aurait dénoncés. Des poux de l’intellect qui se nourrissent des miasmes de nos désespoirs et de nos peurs. Aucun de vous ne restera dans l’Histoire.

Par contre nous voulons de l’art encore, pour nous et nos enfants. Et sans votre permission ! Parce que c’est beau. Parce que ça nous console des crasses que vous nous faites et de la médiocrité que vous nous imposez.

Vous, vous êtes laids. Et vous êtes mes ennemis.

Et je me battrai contre vous s’il le faut.

Leslie Boulay all rights reserved
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« La critique est aisée, l’art est difficile ! » Pas si simple…

Leslie Boulay all rights reserved
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Attention, cet article entre dans la catégorie « article sérieux lu par 5 personnes maxi » ^^

Je suis sûre que vous vous êtes déjà heurté, en discutant des mérites d’un film, livre ou n’importe quel autre « produit  culturel* », à l’argument  « Des goûts et des couleurs, on ne saurait discuter ». Un bon gros poncif qui a pour effet de fermer la conversation et  d’effacer son contenu, même pertinent.

C’est vrai que les goûts ne sont pas discutables. Ce d’autant plus qu’ils sont divers et qu’il n’est de genre qui n’ait son chef d’œuvre. Et puis le travail artistique s’épanouit mal au milieu de dogmes. Il fut un temps ou les différents genres artistiques étaient très hiérarchisés. En peinture, par exemple, rien ne surpassait la « peinture d’Histoire », laquelle traitait autant des grands événements historiques proprement dit que des légendes antiques. Le plus méjugé était la nature morte.

De nos jours, je dirais que c’est l’inverse. Hormis l’illustration de SFFF, qui lui doit beaucoup, il n’y a plus guère de peinture d’Histoire (Elle est globalement méprisée par les instances culturelles. Car si a hiérarchie des genres n’existe plus officiellement, officieusement, c’est une autre histoire…). Alors que la nature morte peut s’enorgueillir d’avoir contribué à faire émerger l’esthétique moderne et contemporaine.

Tout ceci devrait nous inciter à la plus grande prudence. D’autant plus que les premières critiques « moderne » ne sont pas exemptes de défauts. Denis Diderot. S’il eut le nez assez fin pour repérer quelques peintres qui deviendront indiscutablement des artistes MAJEURS  de cette fin de dix huitième siècle, en étrilla d’autres qui ne déméritaient pourtant pas. Cela dit, il reconnaissait sans mal ce qu’il considère comme la limite au jugement rationnel des œuvres d’art :

«La seule partialité dont je ne me sois pas garanti, parce que franchement je ne sais pas comment on s’en garantirait, c’est celle qu’on a tout naturellement  pour certains sujets, ou pour certains faire. » (Salon de 1763)

Le rococo très assumé  de Boucher n’était en effet  pas vraiment  « le truc » du philosophe, porté qu’il était par la conviction que l’art se doit d’être édifiant, et il ne l’épargna guère. Il vouait par contre une véritable passion à Greuze,   précurseur de ce qui allait devenir le très austère néoclassicisme. Greuze précède David comme Diderot précède la révolution française et ce n’est pas un hasard.

Plus tard, Zola butera sur le même écueil devant les tableaux de Gustave Moreau :

« Quelle valeur un tel art peut-il avoir de nos jours ? C’est une question à laquelle il n’est pas facile de répondre. J’y vois comme je l’ai dit une simple réaction contre le monde moderne. Le danger qu’y court la science est mince. On hausse les épaules et on passe outre voilà tout. »
(Salon 1876 )

Voilà le peintre habillé pour l’hiver.

Si deux esprits aussi brillants ont pu se laisser aller à de la partialité (relative, et très limitée) dans leurs critiques, le concept même en est il viable ?  Pour ma part, j’ai tendance à penser qu’avoir conscience du problème est un premier pas vers sa solution.

On va d’abord mettre les choses au point : La critique n’est jamais un frein à la liberté d’expression puisqu’elle en fait partie. Celui qui l’exerce  n’empêche pas un artiste de s’exprimer. Il réclame juste de pouvoir en faire autant. Il y a donc quelque chose de vaguement totalitaire dans cette idée, comme quoi la critique n’est pas légitime sur des œuvres ayant du succès. Qu’en gros, la réussite économique impose la déférence. L’argument du « Ouais ben fais en autant et on en reparle » est irrecevable. Cela sous entendrait que tout ce qui touche un large public est forcément de qualité suffisante. Je ne suis pas d’accord du tout.  (cela dit je ne pense pas non plus qu’une œuvre confidentielles d’un artiste inconnu mort de misère soit forcément géniale du fait d’être confidentielle et de n’avoir rien rapporté à son auteur).

Ce n’est pas là un travers récent. Victor Hugo le pointait déjà :

« Soit dit en passant, c’est une chose assez hideuse que le succès. Sa fausse ressemblance avec le mérite trompe les hommes. »
(Les Misérables Tome 1 )

On a oublié la plupart de ceux qui étaient « mauvais » et avaient néanmoins du succès à l’époque. Nul doute qu’il yen avait pourtant aussi. On oublie même un certain nombre de bons. Mais avec le recul, on sait à peu près qui fut important à cette époque. Il en sera de même pour les artistes d’aujourd’hui. On ne peut pas savoir qui, dans les musiciens, peintres, cinéaste contemporains seront sacrés  génies demain. Ca, ce n’est pas nous qui en décidons, c’est la postérité. On peut avoir quelques intuitions, mais rien n’est sûr car nous manquons du recul nécessaire, celui qui permet de brosser le « paysage esthétique » de notre époque.

Par contre, ce qu’on peut savoir à coup sur, c’est si quelqu’un fait du bon boulot. Et ça, ça n’a strictement rien à voir avec la notion de « goût ». C’est plus en rapport avec une autre notion qu’on escamote quand on n’y connait rien : la compétence.

Un film, une Bd, un roman, un tableau… ce sont des objets qui sont tributaires d’un savoir faire. Oui, même l’art contemporain qui préfère s’en détacher, mais qui en a juste inventée d’autres formes.  On peut, en regardant un film, juger d’un scénario, d’une photo, d’un parti pris.

Si vous ne me croyez pas, demandez à n’importe quel amateur de blockbuster son critère pour un BON film d’action à sensation. Il vous dira «  Prince de Naze», mouais les effets spéciaux sont pas tété, par contre Armaguedin déchire. » Sur quoi se base-t-il ? Et bien sur le fait qu’en tant qu’amateur d’effets spéciaux, il  a acquit un « œil ». Il sait les juger.

Si je choisis l’exemple des blockbusters, ce n’est pas par hasard. Illustratrice, les effets visuels sont ceux que je décrypte le mieux ( y compris dans  l’esbroufe ^^ dont ils font preuve). Et aussi parce que, souvent, les genres qu’ils abordent sont des genres qui me plaisent. La SF, la fantasy, l’aventure, ça me botte. Ça me botte tellement que ces films me caressent clairement dans le sens du poil. Ils sont bien foutus, je l’admets.  Ils ont à priori tout pour que je les aime.

Tout. Sauf un scénario.

Gabin disait que pour faire un film, il fallait une bonne histoire, une bonne histoire et une bonne histoire. Si on ne raconte que des variantes SF, fantasy ou action hero, de la même mythologie, ça perd une bonne partie de son intérêt ( Notez les remake que l’on fait ces derniers temps avec les héros vieillissant qui se découvrent, ou à qui on découvre, un fils ou une fille et qui « passent » ainsi le relai avec une symbolique aussi lourde qu’un cheese cake mal cuit… c’est le cas pour le dernier Indiana Jones, pour Die Hard…ca va bientôt être Star Wars 7 avec Hammill/Fisher/Ford qui reprendront du service avec leurs moutards et leurs déambulateurs) .

Le scénario dans un film, le texte dans une chanson, la composition dans une peinture sont, en quelques sortes l’ossature d’une œuvre. Ce qui lui permet de « tenir debout ». Ils servent à éviter les facilités et l’écueil  cité plus haut.  Ils sont  l’histoire, censés soutenir un propos, un parti pris**. C’est pourquoi le critique examine avec attention ce « squelette », révélateur numéro 1 de ce que vaut un film.

Mais me direz vous, il a été démontré qu’ils peuvent être partiaux. Et le scénario est peut être justement plus délicat à critiquer que la qualité des effets spéciaux.

Pas vraiment en fait, parce que justement, c’est la part, de l’œuvre sur laquelle le goût intervient le moins. Aucun critique sérieux ne va dire « Je préfère tel film parce que j’adoooore les intrigues à tiroirs. »  Non. Si le scénario est mal fichu, ça aura beau être une intrigue à tiroir, le critique dira ce qu’il en est, parce que le scénario est la part de l’œuvre qui doit être solide, ou, s’il y a des faiblesses, elles doivent être mineures. De même, j’ai beau adorer ce genre d’histoire, j’ai été très déçue par Brave. Et ce qui m’a déçu, clairement, c’est que ce DA qui ne manque pourtant pas d’âme aurait mérité un bien meilleur scénario.

Et paradoxalement, on peut détester quelque chose tout en admettant que c’est du grand art. Pire, on peut détester quelque chose en partie parce que c’est du grand art. J’en veux pour preuve mon expérience de lecture la plus pénible à ce jour, à savoir la Peste de Camus.

Camus est un auteur prodigieux, car ce livre est insoutenable, au point que je n’ai jamais relu une ligne de cet auteur depuis le lycée. Faut dire que la description crue des symptômes de la peste bubonique m’a quelque peu soulevé le cœur. Je sais pourtant que c’est un GRAND  écrivain. Pas parce que l’on me l’a dit mais parce que je l’ai constaté. C’est peut être précisément parce que c’est un grand qu’il a réussi à me faire une impression durable, fut elle négative : c’est insoutenable parce qu’il voulait que ça le soit.

Alors, la critique… Vitale la critique ! Essentielle, la critique ! C’est elle qui protège, même imparfaitement, de prétentions artistiques qui ne sont pas si artistiques que ça. Dans un monde ou la critique disparaitrait, le mainstream deviendrait vite l’unique critère et les œuvres plus « confidentielles » seraient peut être condamnées à disparaitre.

Dans un monde sans critique, le succès deviendrait le mérite, et la culture agoniserait. C’est pourquoi je suis effarée de constater que la plus grande part des critiques n’en sont pas. Ceux qui veulent paraitre intello se contentent de taper sur les films grand public à coup de formules spirituelles sans prendre la peine de masquer la pauvreté de leurs arguments. Ils encensent par contre n’importe quelle bouse étiquetée « cinéma d’auteur ». Ceux qui sont vendus à la culture de masse se contentent de chanter les louanges des nombres d’entrée et des dollars rapportés, sans se préoccuper de si c’est « bon »

Et c’est comme ça qu’on arrive à une scission, entre un art « intello » qui s’attèle à être le plus hermétique possible pour faire le tri entre bon et mauvais spectateur*** et de vulgaires pompes à fric qui prennent le chaland pour un parfait abruti . Entre les deux, fort peu de choses à se mettre sous la dent.

Dans les deux cas, celui qui lit, qui regarde, qui écoute de la musique n’est plus ni moins que méprisé. C’est à ça que sert un bon critique : faire ravaler leur mépris aux prétentieux et aux businessmans

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* Ce que je peux HAÏR cette expression.
** Quand il y  a un parti pris, mais quand il n’y en a pas, je crois qu’on peut mettre de coté la notion d’art et ne pas perdre son temps avec ce qui n’est qu’un produit.
*** Distinction qui cache mal son mépris de celui qui n’a pas tous « les codes » en main.

Deux mots, mes petits choux…

Une fois n’est pas coutume, ce post s’adresse à une part bien précise de la population. Ce que j’appelle les « Bébé-artistes ».

Tu es un ado, parfois étudiant et tu commences à « toucher » en dessin. Tu t’inquiètes un peu parce que, pour le moment, tu copies pas mal tes idoles mais tu n’as pas encore de style très défini. Tu apprécies souvent le manga, mais tu peines à te distinguer dans la foule des petits Chibimakers*. T’affoles pas, c’est normal. Ca viendra.

Par contre, tu commences à avoir un peu de bagage technique. Pas des masses, mais assez pour commencer à penser à vendre un peu. Histoire de joindre l’utile à l’agréable, à savoir se faire du blé en faisant un truc que tu aimes. Une ambition des plus respectables (c’est la mienne aussi ! ^^)
Je m’adresse à toi pour t’éviter quelques écueils par lesquels je suis passé

1/ Pas dans les brocantes !

S’il ya UN lieu ou il n’est PAS avantageux de dessiner, c’est là. Les gens y sont pour tirer les prix vers le bas. Autant te dire que le dessin amoureusement chiadé pendant un après midi risque de partir pour une poignée de piécettes, et que tu risque de ne pas rentabiliser la location de la place. Vois plutôt les petits festivals gratuits, ou même certains payants, en partageant les frais avec un autre dessineux. Si tu payes plus que 50 euros ta place, ça ne vaut pas le coup : plus tu payes cher, plus ce sera dur à rentabiliser.

2/ Apprends à ne pas te brader.

Vendre un dessin de deux heures à 5 euros est une connerie (Oui, à ce niveau, je suis grossière. Mais c’est que le fait lui-même est grossier). Je sais ce que tu vas me répondre car tu l’as déjà fait, via diverses bouches innocentes, avec  la candeur de ceux qui, naïvement, croient que la condition d’artiste s’expie dans la douleur :

« Oui mais tu vois, je peux pas me permettre de vendre cher, personne va acheter… »

Mais qui te parle de vendre cher ?  Ya un truc, Petit Bébé Artiste de mon cœur, qui existe en France et qui s’appelle le SMIC horaire.  Il est de 9,43 euros. En France, il est illégal de rémunérer une personne moins.

«  Mais mes dessins, en fait, ils sont trop nuls ! Je peux pas faire payer autant ! »

Je reconnais bien là l’estime de soi ras des pâquerettes du débutant. C’est là que c’est merveilleux : Le SMIC ne rémunère absolument pas la QUALITE. Il se contente d’être versé dès qu’il ya effectivement un travail. Si un peintre en bâtiment s’avère incompétent, il sera payé pareil que s’il est un génie de l’aplat acrylique. Son avenir au sein de l’entreprise sera peut être compromis, mais sa fiche de paie ne sera en rien amputée de son salaire, car c’est illégal et malhonnête. Ce que l’on rémunère avec le SMIC horaire, ce n’est que le temps passé à suer sur un travail.

Donc, arrondissons : Dessin fait en une heure = 10 euros minimum, même si c’est une daube. Après tout, c’est ça, le concept de « salaire minimum ».  Tu n’obliges personne à l’acheter. Par contre, en dessous, tu laisses accréditer l’idée qu’on peut payer un artiste un peu comme on en a envie, parce que ça ne serait pas du « vrai travail » ce qui n’est pas du tout une bonne chose et pose tout un tas de souci plus tard quand on essaie de gagner sa vie avec…

3/ Perçois toi comme un pro et agis comme tel.

Quand tu postules pour un job d’été, tu te mets sur ton 31, tu fais ton CV et ta lettre de motiv ? Ben là, c’est pareil : faut un peu de sérieux.

Le terme de « semi-pro » est trompeur. Il ne désigne que ceux qui ne vivent pas de leur œuvre. Mais beaucoup pensent que « semi pro », ça veut dire qu’on peut se permettre d’être nonchalant avec ce qu’on fait. Mais non. Semi-pro, ce n’est pas « moitié de pro ».
Dès que tu décides de commercialiser ton travail, tu DOIS agir comme un pro.

A savoir que tu dois t’informer sur tes droits. S’il s’avère que tu gagnes bien, il est temps de penser à te déclarer (En théorie c’est dès le 1er euro gagné, mais bon, si tu gagnes 10 euros en un an, le fisc et la MDA ne vont pas te poursuivre pour ne pas t’être déclaré). Et jette un œil sur ce que dit la loi sur la propriété intellectuelle. Oui, ça s’applique aussi à toi : tu n’as pas le droit de plagier et personne n’a le droit de TE plagier.

Par ailleurs, varie tes honoraires en fonctions de ce qu’on te demande. Exemple, un chibi en convention. Dessiner en public, et dans un laps de temps restreint, sur commande avec une forte personnalisation, c’est plus difficile et crevant que de dessiner ce qui te chante dans le calme de ta chambre. Il est donc normal de faire payer cela.

Chibi fait en, mettons 20 minutes :
Base horaire : Environ 4 euros
+ 4 euros pour la rapidité et le bruit ambiant qui fatigue
+ 2 Euros pour personnaliser
= Chibi à 10 euros.

Si tu fais moins, tu es maso.

4/ Ne perds pas ton temps avec des gens qui ne le méritent pas.

Même si tu faisais un dessin à un euro, tu trouverais des gens pour exiger de l’avoir à 50 centimes, voire gratos. Tu vas de toute façon être face à une armée de pénibles. Ils te compareront à d’autres dessinateurs.

«  Mais Untel est moins cher !
-Ben allez voir Untel alors. »

Certains, si tu refuses une ristourne, iront  jusqu’a t’expliquer que ce que tu fais est très mauvais, que limite tu es un escroc, appuyant ainsi sur la corde sensible de ton égo. Mais rappellent toi qu’ils voulaient l’acheter avant de savoir le prix ! Leur soudain mépris n’est qu’une manipulation, une vengeance mesquine, voire une tentative de te soutirer la fameuse ristourne. Et sois sur que si tu cèdes, ils te paieront avec autant de morgue que s’ils te faisaient l’aumône.

Ne perds pas ton temps avec eux : tu n’es pas obligé d’accepter. Dis toi que le temps passé avec ce genre de personne, c’est du temps que tu ne consacres pas à d’autres plus aimables. C’est pas parce que tu débutes, que tu es jeune, que ta technique n’est pas totalement au point que tu dois t’aplatir parce que eux ont l’argent. Tu te dois de garder un minimum de fierté. Refuse le mépris.

5/ Remets régulièrement tout à plat.

Le temps passe, tu progresses. Peut être peux-tu te permettre d’augmenter tes tarifs ? N’hésite pas à tenter le coup et à revoir régulièrement les choses.

Allez, au boulot maintenant ! Et dans tout ça, n’oublie surtout pas :

Dessine. Eclate toi.

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*Dessinateur de chibi

Les artistes aussi sont pragmatiques (si, si !)

Oyez , oyez !

J’avais projeté un article passionnant sur l’histoire et l’importance de la critique en art, mais, peut être parce que c’est un peu ambitieux, il me prend plus de temps que prévu. Par contre, j’avoue avoir eu soudainement envie de vous parler d’un aspect particulier de mon travail.

Ceux qui suivent un peu ce blog savent que si j’utilise plusieurs techniques « traditionelles » (tradis) dans mon travail, je me sers aussi très souvent de photoshop. Je fais donc ce qu’on appelle de la « peinture numérique » (ou digital painting en anglais). Dans ce cas là, outre le logiciel proprement dit, mes outils sont essentiellement du papier rt un critérium pour le crayonné de base, un scanner et une tablette graphique.

Ce truc là :

C’est livré avec un stylet, comme une DS, et l’on s’en sert presque comme d’un crayon sur une feuille (sauf qu’on ne peut pas tourner la feuille). On choisit sa couleur et on l’applique en décidant de son degré de transparence, de la taille du pinceau et de tout un tas d’autres paramètres. Il ya même une variabilité du trait selon la pression exercée. C’est  donc un VRAI travail pour faire d’un crayonné parfois très peu détaillé une peinture numérique. Je précise cela car beaucoup de gens se figurent que c’est la machine qui colorise. Mais non, c’est l’illustrateur. L’ordi n’est qu’un outil, comme n’importe quel autre, qu’on maitrise, ou pas.

Ce manque de reconnaissance du public envers la peinture numérique est un peu agaçant. Si bien qu’il est légitime de se demander pourquoi la pratiquer lorsque l’on maitrise des techniques plus prestigieuses. On pourrait résumer ça en un mot : pragmatisme.

L’acrylique demande de la place pour ranger ses peintures et un point d’eau. Les crayons de couleurs nécessitent d’être taillés régulièrement, les craies sont salissantes. Ma mère se souvient probablement encore des catastrophes que mon encre de chine ou mes pastels gras provoquaient sur sa moquette (Pardon Maman L). Il faut aussi pouvoir stocker son papier, ses cartons à dessins et même parfois ses toiles. Tout ça bouffe un espace FOU. 

L’autre inconvénient reste le « ratage ».  Soyons honnête, à partir d’un certain niveau ça n’arrive plus très souvent. En général, quand ça commence bien, ça continue de même. Le dessin mal engagé reste souvent à l’état d’esquisse. La sensation d’un travail qui « glisse tout seul » est irremplaçable, j’en ai déjà parlé plusieurs fois ici. Ca s’apparente presque à de la méditation. Reste qu’on n’est jamais à l’abri d’un accident. Du pot mal posé au chéri* qui vous fait sursauter en entrant sans frapper, le risque n’est jamais totalement absent de conchier l’illu que vous êtes en train de fignoler avec amour.

Mais le plus notable est le facteur temps. Il ya des préparatifs et après, il faut ranger.  Et vous ne pouvez pas revenir en arrière, ça n’est PAS possible. Conclusion : un dessin en technique tradi prend plus de temps et d’espace. 

La peinture numérique, en revanche, ne vous demande qu’un bureau et du matos susceptible d’être posé dessus. Pour préparer votre travail, vous ouvrez Photoshop. Pour le terminer, vous l’éteignez. Pas d’eau, pas de taches, ni de solvant, pas de cutter qui traine. Pas de papier qui encombre votre poubelle ou de pinceaux à nettoyer à l’eau tiède et au savon**, pas de table de la cuisine à nettoyer avant que votre petite chérie n’y prenne son goûter. Il fut un temps ou d’atelier, je n’avais pas. Et quand on a un enfant à aller récupérer chez la nourrice ou à la maternelle, tous ces petits détails comptent triple.

Ca a aussi un autre avantage : On peut revenir aisément sur son travail. Décider d’enlever tel élément ou tel autre, gommer aussi efficacement que si on travaillait au crayon de papier, et même mieux vu qu’on n’abime pas son support. S’il ya une modif à apporter, on peut la faire sans avoir à refaire du début une nouvelle version du travail. Ce qui explique pourquoi beaucoup d’illustrateurs et de graphistes, face à des délais très courts, bossent essentiellement sur ordi. Ca permet une adaptabilité maximum. Ce n’est pas là une «  facilité » ! Dans tous les métiers, un bon, c’est aussi quelqu’un qui va choisir les outils adaptés à ce qu’il a à faire. Sinon il se plante.

Du coup je sens qu’une autre question va venir « Pourquoi continuer à bosser en tradi en ce cas ? »
Il ya de nombreuses raisons.

Photoshop n’est PAS un outil exempt de défauts. L’essentiel de mon travail est conservé sous forme de fichiers. Ce qui m’oblige à beaucoup sauvegarder et avoir même une sauvegarde de secours, au cas où. C’est aussi toute une série de réflexes à avoir afin de pouvoir contrer un éventuel plagiat, comme conserver les fichiers d’origines, des psd très lourds. C’est aussi connaitre la profonde contrition  du plantage qui survient quand on n’a pas enregistré depuis plus de deux heures…  On mesure à quel point l’ on est tributaire de la machine quand elle vient à mal marcher. J’ai eu, par exemple, un vrai souci avec mon stylet qui réagissait un quart de seconde trop tard. Ca n’a l’air de rien, mais j’étais obligée d’attendre que le trait apparaisse avant de savoir s’il me fallait le gommer ou si je pouvais continuer à tracer, au prix d’un ralentissement considérable. Terriblement agaçant !
 Il arrive un moment ou l’on éprouve le besoin de s’en éloigner et de créer quelque chose qui puisse se toucher.

Le souci est aussi de pouvoir prouver sa compétence, vu le manque de reconnaissance dont j’ai déjà parlé. Le fait que photoshop soit un logiciel de retouche d’image détourné de sa fonction première par les illustrateurs n’arrange rien. Effectivement la retouche de photo en elle-même est techniquement  aisée. Je le sais, j’en ai fait. Cette facilité a encouragé une flopée  de très mauvais illustrateurs à produire des montages photos*** qui ne leurrent que ceux qui ne connaissent PAS la machine et qui brillent par leur absence de personnalité. Il est très facile de faire quelque chose de techniquement « parfait » avec photoshop. Sauf que, de même que le mieux est souvent l’ennemi du bien, le parfait est souvent l’ennemi du beau : elles sont kitchs et froides. Affreuses, en sommes.

Maitriser la tradi, c’est à la fois une preuve que l’on n’est pas un rigolo qui fait mumuse avec totoshop et un rempart contre ce type d’illu bas de gamme qu’on trouvaità foision dans ce que  j’ai appelé la Harlequin Fantasy ****(un peu moins dernièrement). Comme par exemple ça, ou ça.. (Ne regardez pas trop longtemps, ya de vrais risques de cécité)

Accessoirement, j’aime bosser en tradi. J’ai toujours besoin de retrouver le contact avec le papier, l’onctuosité de l’acrylique, d’entendre  le bruit du crayon qui glisse sur le papier. Non pas que bosser sur photoshop, n’implique pas également du plaisir. Mais c’est très différent, dans un autre registre, moins tripal et plus « ludique ». Je ne vois pas pourquoi je devrais choisir. J’ai autant d’estime pour un « digital painter » que pour un peintre plus classique, tant il me parait évident que dans les deux cas, leur travail, s’il est bon,  est avant tout le résultat d’une maitrise de l’outil et d’une recherche artistique.

Je termine en mettant de part et d’autres deux travaux :

Le dieu Pan
Leslie Boulay all rights reserved

 

Leslie Boulay all rights reserved
Leslie Boulay all rights reserved

Saurez vous deviner lequel est peint à l’acrylique et lequel est du « digital art » ?
Bon, je vous laisse. Bizatouss !

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* Pour sa défense : Il est adorable 99 % du temps. Et ça n’est arrivé qu’une fois, sans conséquence irréparable. Mais il s’est bien fait enguirlander et ça m’a bien fichu la trouille quand même.
** C’est comme ça qu’on les fait durer. Du moins quand on peint à l’acrylique ou à l’aquarelle.
*** Le montage photo en lui-même est un art. En faire un est facile. En faire un beau , qui ait une « patte » ne l’est pas. Il va sans dire que ce n’est pas le cas des productions dont je parle ici.
*** *Depuis que j’ai écris l’article en  lien, sur cet épineux problème, une branche des éditions Harlequin entièrement consacrées à une « littérature » romantico-fantastique est apparue. Comme quoi quand une situation est grave, elle peut toujours devenir pire.